Peut-on aimer une chanson tout en voulant savoir qui l’a faite ? Dans une analyse publiée ce week-end, Ros Atkins examine pour la BBC l’idée d’une « prime humaine » : l’attention supplémentaire accordée à un travail dont on connaît l’auteur, son geste et son expérience. Les données musicales invoquées dans ce débat mesurent pourtant des choses distinctes. Reconnaître un morceau synthétique, déclarer une préférence et payer davantage pour une création ne sont pas la même expérience.

Le chiffre le plus spectaculaire vient d’une enquête commandée par Deezer à Ipsos Digital. Le communiqué du 12 novembre 2025 décrit 9 000 adultes de 18 à 65 ans interrogés en ligne dans huit pays, du 6 au 10 octobre 2025. Le test proposait deux morceaux entièrement générés par IA et un morceau humain : 97 % des répondants n’ont pas réussi à les distinguer correctement. Ce résultat porte sur ce test de trois titres, pas sur tous les morceaux ni sur toutes les situations d’écoute.

Un test et des préférences ne mesurent pas la même chose

Les mêmes répondants peuvent échouer à reconnaître l’origine et vouloir la connaître. Dans cette enquête, 80 % demandent que les morceaux entièrement générés soient clairement signalés. Parmi les 6 791 utilisateurs de services de streaming interrogés, 45 % souhaiteraient pouvoir les filtrer. Le second pourcentage ne porte donc pas sur l’ensemble des 9 000 participants. Et vouloir un filtre ne prouve ni un rejet de chaque morceau synthétique, ni une disposition à payer plus cher les autres.

Le volume envoyé à une plateforme pose encore une autre question. Deezer annonçait le 20 avril 2026 que les titres entièrement générés représentaient 44 % des nouveaux morceaux reçus. Son communiqué du 21 juillet indique ensuite un dépassement de 50 % sur les jours de pointe de juin. Ces dates et ce périmètre importent : ce sont des livraisons nouvelles détectées par la plateforme, pas une proportion de son catalogue entier ni une photographie de chaque journée d’octobre.

Les fichiers déposés ne sont pas les écoutes

Le communiqué de juillet situe parallèlement ces titres entre 1 et 3 % des écoutes sur Deezer. Une grande quantité de fichiers déposés peut ainsi coexister avec une faible part de l’attention des auditeurs. Les deux chiffres proviennent de la même entreprise, avec son outil de détection et ses règles de diffusion ; ils ne décrivent pas l’ensemble des plateformes musicales. Passer des livraisons aux écoutes sans changer le dénominateur ferait apparaître une conquête du public que ces données n’établissent pas.

L’origine humaine peut malgré tout faire partie de la valeur d’une œuvre. Dans les propos recueillis par Atkins, l’économiste Daniel Susskind distingue le résultat obtenu du fait qu’un autre être humain l’a conçu. Cette thèse explique pourquoi connaître un auteur ou assister à une performance peut enrichir l’expérience ; elle n’est pas une mesure du prix de vente, des revenus des musiciens ou d’une préférence universelle. La « prime » évoquée demeure ici une valeur attribuée, pas un supplément financier observé.

Connaître l’auteur, pouvoir découvrir son travail

La plateforme intervient entre ces préférences et ce que l’on rencontre. Deezer déclare retirer les titres détectés comme entièrement générés de ses recommandations algorithmiques et de ses sélections éditoriales. La faible part d’écoutes se lit donc avec cette politique de distribution, et non comme une expérience neutre où tous les morceaux auraient les mêmes possibilités d’être découverts. Pour les créateurs, pouvoir être identifié et pouvoir être trouvé restent deux conditions différentes.

Un étiquetage rend un choix possible sans choisir à la place de l’auditeur. Il ne règle pas à lui seul l’usage des œuvres pour entraîner les modèles, les conditions de rémunération ou la visibilité dans les recommandations. L’enjeu culturel se situe dans cette chaîne concrète : savoir d’où vient un morceau, pouvoir décider de l’écouter et comprendre à qui son écoute profite. Aucun pourcentage de reconnaissance ne remplace ces trois décisions.