Au Cap, Afrigen a été choisi en 2021 comme point de départ d’un réseau destiné à transmettre une technologie vaccinale à des fabricants de pays à revenu faible ou intermédiaire. Le programme de l’OMS et du Medicines Patent Pool répond à une difficulté révélée par la pandémie : disposer d’une population à vacciner ne donnait pas la même capacité à obtenir des doses que disposer de laboratoires, de financements et de commandes prioritaires. Produire localement peut changer ce rapport de force. Encore faut-il maîtriser les décisions qui relient un procédé à un produit accessible.

L’outil retenu est l’ARN messager. Le programme doit partager du savoir-faire, de la technologie et des formations à partir du pôle sud-africain, qui associe notamment Afrigen, Biovac et le South African Medical Research Council. Dans son état des lieux de mai 2025, l’OMS indique que le premier transfert à Biovac a été achevé en septembre 2024. Transmettre un procédé est un résultat industriel important. Cela ouvre une capacité de développement ; ce n’est pas, par ce seul fait, l’autorisation de vendre chaque vaccin qui pourrait en sortir.

Le transfert ouvre une chaîne de décisions

La fabrication suppose en effet une chaîne de compétences. Produire une molécule à l’échelle de recherche, fabriquer un lot répondant aux bonnes pratiques, conduire des essais, obtenir une autorisation et maintenir une qualité constante demandent des étapes et des ressources différentes. Le commentaire publié en juillet 2026 par Patrick Arbuthnot et ses coauteurs décrit ces besoins, notamment le rôle de petites capacités de fabrication conformes pour les premiers essais avant une grande production. Ces auteurs travaillent dans ce domaine et déclarent être fondateurs de Green Lipids : leur texte apporte une lecture technique située, pas une évaluation indépendante de la rentabilité du programme.

Le passage à l’échelle rencontre une difficulté économique classique : l’usine a besoin d’activité entre deux urgences. Former les équipes et conserver des installations opérationnelles coûte même lorsque les commandes d’un produit diminuent. Dans sa présentation de la phase 2.0, couvrant 2026–2030, l’OMS propose de diversifier les produits et les stratégies selon les besoins et les marchés. Vaccins contre des maladies prioritaires et autres produits biologiques font partie des pistes annoncées. Ce portefeuille demeure un programme de développement, pas une liste de traitements déjà validés.

Produire entre deux urgences

Le financement de la demande peut agir sur ce problème. Lancé en juin 2024, l’African Vaccine Manufacturing Accelerator de Gavi, l’AVMA, prévoit de rendre disponibles jusqu’à 1,2 milliard de dollars sur dix ans. Il soutient des fabricants éligibles selon deux déclencheurs. Une prime d’étape est liée à la préqualification de l’OMS et à la conclusion d’un accord pour un produit ou une plateforme prioritaire. Une autre prime est versée par dose éligible livrée après l’attribution d’un marché UNICEF gagné en concurrence. Les plafonds et conditions du mécanisme limitent les versements : le montant annoncé n’est pas une dépense déjà réalisée.

Cette distinction change le risque porté par un fabricant. La première prime récompense un passage de qualification ; la seconde dépend d’un marché puis d’une livraison. Une capacité de production sans contrat ne déclenche pas automatiquement la prime par dose. Pour un investisseur, une demande prévisible peut justifier le coût des installations et des équipes. Pour un système de santé, la concurrence garde un intérêt : disposer de doses de qualité à un prix soutenable. Le dispositif cherche à rapprocher ces objectifs, sans supprimer leur tension.

Les commandes rendent une capacité viable

Gavi situe cette action dans une stratégie de diversification des fournisseurs et de prévisibilité des achats africains. Agréger des commandes peut donner une échelle qu’un marché national n’atteint pas seul. Mais le choix du fournisseur dépend aussi des conditions d’appel d’offres, de la qualification et du prix. La préférence pour une capacité régionale et la recherche du coût d’achat le plus bas peuvent conduire à des arbitrages différents. La résilience industrielle apporte une valeur lors d’une crise, alors que sa construction demande des engagements pendant les périodes ordinaires.

Les brevets ajoutent une autre couche. Une chaîne ARNm peut combiner des droits sur la conception, les particules lipidiques qui transportent la molécule et les procédés de production. Savoir réaliser une opération ne garantit pas que toutes les utilisations commerciales soient libres de droits. Une licence peut ouvrir certains territoires ou usages et réserver d’autres possibilités. Le programme peut donc réduire une dépendance de savoir-faire tout en conservant des dépendances juridiques ou commerciales. La maîtrise technique et la latitude de négociation avancent ensemble, sans se confondre.

Le savoir-faire et les droits d’usage

Matthew Herder et Ximena Benavides examinent précisément cette architecture dans leur étude de cas publiée en septembre 2024 par PLOS Global Public Health. Ils confrontent accords juridiques, financements et brevets à 35 entretiens avec des acteurs du programme. Leur critique porte notamment sur la faiblesse des conditions attachées à l’accès à des produits abordables, la liberté laissée aux partenaires de conclure avec des tiers et le contrôle de la gouvernance. Les entretiens sont ceux des chercheurs ; L’Enjeu ne prétend ni les avoir réalisés ni connaître l’intégralité des échanges confidentiels.

Un exemple de leur analyse rend cette asymétrie concrète. Les chercheurs relèvent que les partenaires de pays à revenu faible ou intermédiaire doivent partager certains droits de propriété intellectuelle sans redevance, tandis que des inventions issues de laboratoires sud-africains financés par le SAMRC peuvent donner lieu à un retour sous forme de redevances. Elle montre néanmoins que participer au même réseau ne signifie pas disposer des mêmes droits sur les innovations futures.

L’objection : une capacité locale pour quels besoins ?

Leur objection met au jour une tension forte : un investissement public dans des compétences peut produire des possibilités commerciales sans garantir, au même degré, le pouvoir des populations et institutions qui ont besoin des produits. Les auteurs interrogent les droits de partage, les territoires couverts et les engagements d’accès. Leur analyse porte sur l’architecture étudiée en 2024. Elle ne prouve pas que chaque contrat a conservé les mêmes termes en octobre 2026, ni que des doses futures seraient nécessairement inaccessibles. Elle donne des questions à poser au résultat du transfert, au-delà de sa réalisation technique.

Dans son document de juin 2025, l’OMS détaille une stratégie de pérennisation : chaque partenaire doit développer un modèle économique viable, adapté aux besoins sanitaires et à la maturité réglementaire, avec des engagements d’achat et une coordination transfrontalière. Il montre toutefois que la viabilité et les achats sont devenus des composantes explicites de la phase suivante. Les laboratoires ne doivent pas seulement recevoir une plateforme ; ils doivent pouvoir l’entretenir et la faire évoluer.

Définir les engagements qui durent

La meilleure objection à une exigence d’accès très contraignante est qu’un fabricant doit financer son fonctionnement et ses développements futurs. Des licences, des débouchés et des revenus peuvent maintenir les équipes qui rendent le transfert utile. La meilleure objection à une liberté commerciale sans garanties suffisantes est qu’elle peut reproduire les priorités solvables auxquelles le programme cherchait à remédier. Le point d’équilibre relève donc de décisions concrètes : conditions de licence, produits prioritaires, obligations de partage, engagements d’achat et règles de gouvernance.

Il faut aussi distinguer les outils. Le programme ARNm OMS/MPP construit et diffuse des capacités dans plusieurs régions du monde. L’AVMA cible des vaccins fabriqués en Afrique et des critères d’éligibilité précis. Participer à l’un n’ouvre pas automatiquement un droit à l’autre. Les associer dans une analyse permet de comprendre les maillons d’un écosystème ; les fusionner ferait croire à un financement garanti ou à une autorisation qui n’existe pas encore pour chaque produit.

Définir les engagements qui durent

Une souveraineté sanitaire crédible ne demande pas de fabriquer tout, partout. Elle demande de conserver des options lorsque les échanges se tendent : développer un produit adapté, qualifier sa fabrication, négocier un prix, sécuriser des commandes et faire participer les acteurs locaux aux choix. L’expérience du Cap ouvre ces possibilités et en expose les conditions. Le prochain bilan utile devra suivre autant les produits autorisés et les capacités entretenues que les termes des contrats qui décideront pour qui elles travaillent.